Mohamed ZIANE-KHODJA

LA KABYLIE DE TOUS LES PRINTEMPS

         Un pas en avant, trois en arrière. À tous égards, Fellag a raison. Pendant que sous d’autres cieux, lorsqu’on touche le fond, on remonte ; chez nous, on « creuse ». Oui, et ce depuis quarante ans, nos gouvernants gagnent en art de l’échec, de retournement de la situation et de roublardise. Cela a toujours été ainsi : à peine croit-on se remettre d’un mauvais rêve qu’on est replongé dans un cauchemar. Combien même le remède est pire que le mal. Si de l’orthodoxie socialiste, voire de l’économie de bazar, à l’économie de marché (si économie de marché il y a) ; de l’aliénation de l’Éducation nationale à l’école « sinistrée », que de gâchis ; il n’en demeure pas moins que l’on continue à naviguer le bateau –pour ne pas dire la galère- Algérie à vue d’œil. L’autisme de nos dirigeants est tel qu’on va à contre-courant de l’Histoire. L’on s’entête à vouloir nous faire gober leurs promesses sans lendemain et discours déréels, à coups d’élections bidon. Au besoin, à coups de matraques et de balles. Mais toujours est-il que la formidale contestation citoyenne, elle, sourd et grossit irréversiblement. Partie de la frondeuse Kabylie, au printemps 2001, elle déteint sur le reste du pays. Même si l’on sait que le travail de sape mené par un pouvoir déliquescent, mais rompu au machiavelisme –il y va de sa survie-, continue à faire des ravages : brouillage de repères et retournement de la situation semblent être son fort. D’autant que l’opposition ou supposée telle, sensée canaliser la protestation populaire, mais garrottée ou/et soudoyée (en plus de l’abîme idéologique séparant islamistes et démocrates), agit en bataille rangée. Dès lors le régime, en principe atteint de sénilité politique et titubant, se voit revigoré ; et partant, il se permet d’être condescendant et méprisant. Il n’en fait qu’à sa tête. Puisque à peine la rue commence-t-elle à gronder qu’elle est étouffée à la hussarde. Comme d’habitude, la fin justifiant les moyens, il ne recule devant rien. Car il sait d’expérience comment noyauter et diluer le « chahut de gamins » dans la cacophonie partisane. Puis s’en lavant les mains, et se la coulant douce pendant que le pays est à feu et à sang, c’est à peine si M. Bouteflika en entend des rumeurs parvenir  au parvis de l’inexpugnable citadelle de la Présidence.

            La Kabylie de tous les printemps brûle depuis maintenant dix-huit mois. Souillée, humiliée et violentée, elle n’en finit pas de tirer les marrons du feu. Pourvu que justice et dignité soient rendues au citoyen. Mais encore faut-il, pour faire trembler le mastodonte aux pieds d’argile, que d’autres régions se joignent à la protestation. Ne serait-ce que pour une mise à nu, en boudant massivement les sempiternelles élections truquées qui le ressuscitent. D’autant que celles-ci, pour nos « responsables », semblent être une fin en soi. Et que l’on organise périodiquement pour badigeonner une façade qui cache de plus en plus mal la faillite du système. Le « séisme » du 30 mai dernier est d’une telle magnitude que, pour veiller au grain, on a vite fait d’actionner les vieilles manœuvres. Quitte à diaboliser toute une région pour rallier le maximum de crédules à son discours de thaumaturges. Alors que les faits parlent d’eux-mêmes : dans un État de droit, on ne tire pas impunément, à balles réelles et explosives, dans le tas et dans le dos d’une jeunesse aux mains nues. D’une jeunesse désemparée et excédée par la énième provocation. Dans un État de droit, en pareille situation, le gouvernement aurait vite fait de réagir en donnant des appaisements, avant que l’émeute n’eût fait tache d’huile. Des têtes même de responsables politiques auraient roulé en signes forts ; en vue d’épargner d’autres vies humaines. Mais un État de droit, dis-je ? Pardon. On a plutôt eu droit à un M. Zerhouni, ministre de l’Intérieur, aussi arrogant et méprisant que M. Bouteflika, président de la République. Pendant que le premier déversait son fiel sur une jeunesse plus que meurtrie, alors que les crépitements de balles ne faisaient que commencer, le second n’avait pas trouvé mieux que de tenter une « virée » à l’étranger ; et prendre part à un congrès sur… le sida. Le reste, tout le monde le sait. 118 morts, plus de 2000 blessés (dont des handicapés à vie), des centaines de citoyens en liberté… provisoire. Alors que les assassins, connus de tous, courent toujours ; ou attendent –dans le meilleur des cas- d’être « jugés ». 18 mois sont passés, et le pouvoir est toujours égal à lui-même en s’enferrant dans la logique de pourrissement. Et parler d’élections, en pareil cas, c’est tout juste si on demandait la capitulation du mouvement citoyen. Un mouvement justement incorruptible, résolument pacifique et porteur d’union. Donc d’espoir. Qui fait peur. Un mouvement qui ose dire : « plus jamais ça ! ». Parce que ce qui se passe aujourd’hui en Kabylie pourra se répéter, demain, dans n’importe quelle autre région du pays. Et en quoi cela déchaîne-t-il la fureur des participationnistes, en mal de glorioles et prébendes, à la mascarade électorale ? Les sophistes du FFS** gagneraient mieux en retournant leur débat « pour convaincre » contre les locataires de la citadelle d’El-Mouradia. Car ce sont eux les pyromanes, mais déguisés en pompiers. La démonstration de rue d’avant hier (05 octobre), lourde de sens, donne à méditer…

 

M. Z.-K.

Le 07 octobre 2002

*Article boudé par certains journaux auxquels il a été proposé. Liberté d’expression « à l’algérienne » quand tu nous tiens ! Ce qui laisse à penser que celle-ci serait plutôt la « chasse gardée » de quelques « professionnels ». Soit.

**Mon intention, ici, n’est nullement celle d’offenser qui que ce soit. Encore moins les militants sincères du FFS, en tant que parti historique. Néanmoins, j’ai laissé parler aussi le cœur devant tant d’incohérences et d’arguments qui « ne tiennent pas la route ». Indépendamment de ce que pourraient bien penser certains (chacun est libre de ses convictions), force est de constater qu’un parti politique, tout comme n’importe quelle idéologie d’ailleurs,  finit un jour par flancher. Par passer à côté des événements, de l’essentiel. Serait-ce le cas du Front des Forces Socialistes en Kabylie ?

 

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